11/02/2006

Les disciples de Bacchus de mon enfance

Il n'était pas rare de voir défiler dans notre rue, en fin de semaine surtout, des gens complètement ivres. Et je peux dire que c'était une des distractions de l'époque de s'amuser en regardant passer ces êtres que l'alcool avait passablement éméchés. Aujourd'hui, on n'en voit plus guère - j'ai presque envie de dire "hélas" -, car les ivrognes de nos jours sont au volant d'une voiture et sont devenus de véritables dangers publics. Certains de ces hommes (car c'était le plus souvent des hommes) nous faisaient rire à leur dépend. Je me souviens d'un ancien voisin, qui avait dépassé largement la soixantain et qui criait un jour dans la rue : "je suis le vieux de la vieille", ce qui faisait rire tout le monde sauf lui. Nous étions dans les années 50 et en disant je suis le vieux de la vieille, il faisait allusion au fait qu'il avait fait la guerre de 14-18 ; mais la plupart des gens, pensaient à sa femme - une vieille française qu'il avait épousée peu après cette guerre-là et qui nous réjouissait, nous les mômes par son accent quelque peu différent du nôtre. Je pense à cet autre que nous voyions traverser notre rue en appelant sa mère au secours (mère qui devait être décédée depuis longtemps, d'après l'âge de notre bonhomme. Ce dernier, qui n'était pas un mauvais bougre, n'ayant de famille, s'arrangeait toujours pour aller en prison pour l'hiver en commettant de menus larcin - des choses vraiment insignifiantes. Il avait un jour volé une paire de chaussures de dame, alors qu'il n'était pas marié et qu'on ne lui connaissait pas de petite amie. Une autre fois, il arrive au tribunal devant le juge, qui un peu lassé lui dit : "encore vous". Il lui inflige une peine d'un mois ; mais notre homme n'est pas satisfait. Un mois ne lui fait pas passer son hiver en tôle. Il insulte copieusement le juge, qui lui dit : "Pour votre grossièreté, vous ferez un mois de plus". Deux mois, c'était déjà mieux. Avant de se retirer, il remercie aimablement le juge. Le même bonhomme, une autre fois, va trouver un pasteur et lui dit : "Capitaine (il confondait souvent pasteurs et officiers de l'Armée du Salut), Capitaine, toi qui a des relations, ne pourrais-tu pas me faire entrer en prison sans que je fasse quelque vol. Je ne suis pas un voleur, je vole seulement pour aller un peu au chaud". Quand je repense à cet homme, je suis même un peu ému, je lui ai vu donner à plus pauvre que lui, une pièce qu'on venait de lui donner parce qu'on le savait souvent démuni

10:25 Écrit par JMG | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.